65 % des grands groupes ne savent pas combien ils dépensent en outils numériques étrangers
Votre PME a un devoir de vigilance. Découvrez les risques de votre dépendance numérique et comment l'évaluer.
Dépendance numérique : le vrai coût

90 % des 21 grands groupes français interrogés par France Digitale et EY reconnaissent que leur dépendance aux fournisseurs numériques extra-européens constitue un risque. Pourtant, deux tiers d'entre eux sont incapables de chiffrer leurs dépenses auprès de ces mêmes fournisseurs. Ce paradoxe, révélé par le Baromètre 2026, n'est pas un simple problème de comptabilité. C'est un symptôme d'un aveuglement structurel qui touche toute la chaîne, des grands groupes du CAC 40 jusqu'aux PME qui utilisent leurs outils au quotidien.
La question n'est pas de savoir si votre entreprise est concernée. Elle l'est. La vraie question est : savez-vous à quel point ?

Le constat du Baromètre 2026 est limpide : la prise de conscience existe, la maîtrise du sujet, non. Parmi les grands groupes sondés, la quasi-totalité admet le risque de dépendance. Mais quand on leur demande de produire un chiffre, de tracer le montant exact qui part chaque année vers les infrastructures d'Amazon Web Services, Microsoft Azure ou Google Cloud, le silence s'installe.
Cette opacité n'est pas due à de la négligence. Elle résulte d'une accumulation de contrats dispersés, de licences souscrites service par service, et d'une absence de consolidation des coûts numériques au niveau de la direction générale. Si un groupe du CAC 40 ne parvient pas à produire cette vision, imaginez la situation d'une PME de 50 salariés qui a migré ses e-mails sur Microsoft 365, son stockage sur Google Drive et ses outils métier sur des SaaS américains sans jamais centraliser la dépense.
Le rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur la souveraineté numérique le soulignait déjà : la fragmentation des achats numériques empêche toute vision consolidée. Chaque direction (marketing, RH, production) souscrit ses propres abonnements. Le DSI, quand il existe, n'a souvent qu'une vue partielle du parc logiciel réel.

Le Cigref, qui regroupe les plus grandes entreprises et administrations françaises utilisatrices de services numériques, a commandé une étude pour quantifier l'impact économique de cette dépendance à l'échelle européenne. Le chiffre est net : 265 milliards d'euros par an. C'est ce que coûte à l'Europe sa dépendance aux technologies logicielles et cloud américaines, en tenant compte des surcoûts liés au verrouillage contractuel (le fameux vendor lock-in), des marges captives et de l'absence d'alternatives compétitives sur certains segments.
Ce montant ne sort pas d'un calcul théorique. Il agrège les surcoûts documentés : les frais de sortie prohibitifs quand une entreprise veut migrer vers un autre fournisseur, les augmentations tarifaires unilatérales rendues possibles par l'absence de concurrence réelle, et les coûts cachés liés à la conformité réglementaire (RGPD, hébergement de données de santé, etc.) quand le prestataire opère depuis une juridiction soumise au Cloud Act américain.
Pour une PME, ces chiffres macro peuvent sembler abstraits. Mais ils se traduisent concrètement : quand Microsoft augmente ses tarifs Microsoft 365 de 20 % sur un cycle de deux ans, votre pouvoir de négociation est proche de zéro. Vous payez, ou vous migrez. Et migrer coûte cher, en temps, en formation et en risque opérationnel.

Le Baromètre 2026 révèle un autre chiffre clé : 76 % des grands groupes ne basculeront vers une solution européenne que si elle égale ou surpasse la performance de l'outil étranger en place. La souveraineté seule ne suffit pas à déclencher une migration. Ce pragmatisme est compréhensible, mais il crée un cercle vicieux.
Les fournisseurs européens de cloud et de SaaS manquent de clients de référence pour financer leur montée en puissance. Les grands groupes attendent que ces solutions soient matures avant de s'engager. Résultat : le marché stagne, et la dépendance s'approfondit chaque année.
Pour les PME, cette dynamique a une conséquence directe. Les alternatives européennes qui existent (OVHcloud, Scaleway, Infomaniak pour le cloud ; des solutions open source comme Nextcloud pour la collaboration) sont souvent performantes pour des usages courants : hébergement web, stockage de fichiers, messagerie, outils collaboratifs. Le décalage de performance se situe principalement sur les couches d'intelligence artificielle intégrée et les écosystèmes applicatifs très larges. Autrement dit, pour une PME qui n'utilise pas les fonctions d'IA avancées de Google Workspace ou Azure, la bascule est techniquement possible dès aujourd'hui.
Mais soyons honnêtes : cette bascule n'est pas sans friction. L'écosystème d'intégrations tierces autour de Microsoft 365 ou Google Workspace reste plus riche. Certains métiers dépendent de connecteurs spécifiques qui n'existent pas encore côté européen. Évaluer ce qui est réellement transférable et ce qui ne l'est pas demande un audit précis de votre parc applicatif.

La dépendance technologique n'est pas qu'une affaire de coûts. C'est aussi une question de souveraineté juridique sur vos données. Le Cloud Act américain, adopté en 2018, autorise les autorités fédérales à exiger l'accès aux données stockées par des entreprises américaines, y compris quand ces données sont hébergées sur des serveurs situés en Europe.
Le rapport du Sénat sur la souveraineté numérique le formulait sans ambiguïté : toute entreprise européenne qui confie des données sensibles (données clients, données financières, propriété intellectuelle) à un fournisseur américain s'expose à un risque d'accès extraterritorial. Ce risque est documenté, pas hypothétique.
Pour une PME qui gère des données de santé, des contrats confidentiels ou des informations stratégiques sur ses clients, la question mérite d'être posée frontalement : où sont vos données, et qui peut légalement y accéder ? Le RGPD impose des obligations de protection, mais il entre en conflit direct avec le Cloud Act quand le prestataire est américain. Cette tension juridique non résolue place les entreprises européennes dans une zone grise inconfortable.
Cette réalité juridique est d'ailleurs l'un des moteurs du mouvement européen vers des solutions souveraines. L'initiative open source européenne prend de l'ampleur précisément parce qu'elle offre une réponse structurelle à ce problème : quand le code est ouvert et l'hébergement maîtrisé, la question de l'accès extraterritorial ne se pose plus.

Le premier enseignement du Baromètre 2026, c'est que le problème commence par un défaut de visibilité. Avant de parler de migration ou de souveraineté, il faut savoir ce que l'on utilise et ce que cela coûte. C'est un travail d'inventaire qui semble basique, mais que même les grands groupes ne font pas.
Pour un dirigeant de PME, l'exercice est plus accessible qu'il n'y paraît. Il s'agit de lister l'ensemble des abonnements SaaS actifs, de les classer par fournisseur et par juridiction (européen ou extra-européen), et de calculer la dépense annuelle consolidée. Ce travail fait souvent apparaître des surprises : des doublons, des licences inutilisées, et une concentration plus forte que prévu sur deux ou trois fournisseurs américains.
Je recommande de structurer cet audit autour de trois axes :
Cette cartographie est le point de départ de toute stratégie de réduction de dépendance. C'est un principe qui prend tout son sens dans la construction d'un outil métier sur mesure, où chaque brique logicielle est choisie et maîtrisée en fonction de ces critères précis.

Un point de vigilance s'impose. La prise de conscience autour de la dépendance numérique ne doit pas se transformer en rejet systématique de tout outil non européen. Ce serait contre-productif et, dans bien des cas, irréaliste. Les services d'AWS, Azure ou Google Cloud sont performants, massivement documentés, et disposent d'un écosystème d'intégrateurs mature. Les ignorer par principe serait une erreur stratégique.
L'objectif n'est pas la substitution totale, mais la maîtrise du risque. Cela signifie identifier les points de dépendance critique, ceux où un changement de tarif, une panne ou un accès extraterritorial aurait un impact direct sur votre activité, et y concentrer les efforts de diversification.
Concrètement, pour une PME de services, cela peut se traduire par trois actions pragmatiques : héberger son site web et ses e-mails chez un prestataire européen, conserver Google Workspace ou Microsoft 365 pour la bureautique si l'écosystème est essentiel, et s'assurer que les données les plus sensibles (contrats, données clients, propriété intellectuelle) sont stockées sur une infrastructure juridiquement européenne.
Cette approche progressive est aussi celle que défendent les auteurs du rapport de la commission d'enquête parlementaire : bâtir une autonomie stratégique ouverte, pas une forteresse numérique fermée.

Le Baromètre 2026 de France Digitale et EY a le mérite de poser un miroir devant les plus grandes entreprises françaises. Et le reflet n'est pas flatteur : un risque unanimement reconnu, mais massivement sous-documenté. Si les groupes du CAC 40 naviguent à vue sur leurs dépenses numériques extra-européennes, il serait naïf de penser que les PME font mieux.
Mais c'est aussi une opportunité. Les PME ont un avantage structurel sur les grands groupes : leur parc applicatif est plus petit, plus lisible, et les décisions de migration sont plus rapides à mettre en oeuvre. Là où un grand groupe mettra trois ans à négocier une sortie de contrat avec un hyperscaler, une PME peut basculer un service en quelques semaines.
La dépendance numérique n'est pas une fatalité. C'est un choix par défaut, souvent fait sans y réfléchir, qui se transforme en contrainte le jour où les conditions changent. Le Baromètre 2026 vient rappeler que ce jour arrive toujours.
Votre entreprise sait-elle aujourd'hui combien elle dépense chaque année auprès de fournisseurs numériques extra-européens, et ce qu'il lui en coûterait d'en changer ?

Sources : Rapport de la commission d'enquête sur la souveraineté numérique - Assemblée nationale La dépendance technologique aux softwares et cloud services américains - Cigref Rapport sur la souveraineté numérique - Sénat La dépendance numérique coûte 265 milliards d'euros à l'Europe - L'Usine Nouvelle
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