Scroll infini et autoplay : pourquoi l'UE veut les interdire et ce que ça change pour votre site
L'UE veut interdire scroll infini & autoplay. Anticipez ces "dark patterns" sur votre site web pour rester conforme et performant.
Votre UX est-elle encore légale ?

Le scroll infini, vous le pratiquez chaque jour sans y penser. Sur Instagram, TikTok, LinkedIn : le contenu défile, et le pouce continue. Ce mécanisme n'a rien d'anodin. Il a été conçu par des équipes d'ingénieurs comportementaux pour maintenir l'utilisateur captif le plus longtemps possible. Le principe est simple : supprimer tout signal de fin. Pas de pagination, pas de bas de page, pas de moment naturel où le cerveau se dit "c'est terminé".
Aza Raskin, l'inventeur du scroll infini, a lui-même reconnu publiquement regretter sa création. Il estime que ce mécanisme fait perdre collectivement plus de 200 000 vies humaines par jour en temps d'écran gaspillé. Le chiffre est discutable dans sa méthodologie, mais il illustre l'ampleur du problème perçu par les régulateurs.
L'Union Européenne a décidé de passer à l'action. La Commission européenne cible désormais les dark patterns, ces interfaces conçues pour manipuler les choix de l'utilisateur. Le scroll infini et l'autoplay de vidéos figurent en tête de liste. Pour les géants comme Meta, les amendes envisagées peuvent atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial. Pour votre PME, la question n'est pas de savoir si ces règles vous concerneront, mais quand.

Pour comprendre pourquoi l'Europe légifère, il faut regarder ce que ce design produit concrètement. Le scroll infini exploite un biais cognitif bien documenté : la récompense variable intermittente. C'est le même mécanisme qu'une machine à sous. L'utilisateur ne sait jamais si le prochain contenu sera intéressant ou non, et c'est précisément cette incertitude qui le pousse à continuer.
Le résultat ? Une navigation sans intention. L'utilisateur ne cherche plus rien de précis. Il consomme passivement, perd la notion du temps et, surtout, perd le contrôle de son parcours. Selon les travaux relayés par Designers Ethiques, ce type d'interface prive l'utilisateur de tout point de décision conscient. Il n'y a pas de moment où le visiteur fait le choix actif de continuer ou de s'arrêter.
Pour un site de PME, les conséquences sont directes. Un utilisateur qui scrolle sans fin sur votre page de blog ou votre catalogue ne convertit pas mieux. Il se fatigue. Des études UX montrent que le scroll infini peut augmenter le temps passé sur la page tout en diminuant le taux de conversion. L'utilisateur parcourt davantage de contenu, mais retient moins d'informations et interagit moins avec vos appels à l'action.
Le paradoxe est clair : plus de temps passé ne signifie pas plus de valeur créée. Pour un site e-commerce ou un outil métier, c'est même souvent l'inverse.

La législation européenne avance sur plusieurs fronts simultanés. Le Digital Services Act (DSA), entré en vigueur en 2024, impose déjà aux très grandes plateformes de réaliser des audits de risques sur leurs interfaces. Le scroll infini et l'autoplay y sont explicitement mentionnés comme des mécanismes susceptibles de créer des comportements addictifs.
La Commission européenne a ciblé six grandes plateformes, dont TikTok, Instagram, Facebook, Snapchat, YouTube et X, pour des enquêtes formelles sur leurs designs addictifs, notamment en direction des mineurs. Les amendes prévues par le DSA peuvent atteindre 6 % du chiffre d'affaires annuel mondial de la plateforme concernée.
Mais la dynamique ne s'arrête pas aux géants. Le principe de protection by design, déjà présent dans le RGPD, s'étend progressivement à l'expérience utilisateur dans son ensemble. Les dark patterns, ces interfaces qui poussent l'utilisateur vers un choix qu'il n'aurait pas fait autrement, sont de plus en plus encadrés par la directive européenne sur les pratiques commerciales déloyales.
Pour une TPE ou PME, l'impact immédiat est indirect mais réel. Si vous utilisez des thèmes ou des composants qui intègrent du scroll infini par défaut, vous héritez d'un choix de design qui pourrait poser problème. Non pas parce que la CNIL va frapper à votre porte demain, mais parce que les standards de conformité UX évoluent, et qu'un site conçu aujourd'hui doit être pensé pour durer cinq à dix ans.

Le scroll infini n'est que la partie visible d'un problème plus large. Les dark patterns englobent toute interface conçue pour détourner l'intention de l'utilisateur. Et beaucoup de sites de PME en contiennent, souvent par héritage de thèmes ou de plugins installés sans audit préalable.
Voici quelques exemples concrets relevés par Designers Ethiques :
Ces pratiques ne relèvent pas toujours de la mauvaise foi. Beaucoup de dirigeants de PME les découvrent sur leur propre site en réalisant un audit. Le thème WordPress installé il y a trois ans intégrait un carousel en autoplay. Le formulaire de contact coche par défaut l'abonnement à la newsletter. Le catalogue produit charge indéfiniment sans pagination.
La nuance importante : tous ces éléments ne sont pas illégaux aujourd'hui pour une PME française. Mais la trajectoire réglementaire est claire. Et un site qui respecte dès maintenant les principes de design éthique offre une meilleure expérience, génère plus de confiance et, à terme, convertit mieux.

Inutile de tout raser. L'objectif n'est pas de revenir à des pages statiques des années 2000, mais de redonner le contrôle à l'utilisateur. Concrètement, voici les ajustements à envisager sur votre site ou application :
Remplacer le scroll infini par une pagination ou un bouton "Charger plus". La différence est fondamentale : l'utilisateur fait un choix conscient de voir davantage de contenu. Il sait où il en est. Il peut revenir en arrière. Digitaljouss souligne d'ailleurs que la pagination reste le choix le plus adapté pour les sites où l'utilisateur a un objectif précis, comme chercher un produit ou consulter un service.
Désactiver l'autoplay des vidéos et carrousels. Si une vidéo est pertinente, laissez l'utilisateur décider de la lancer. Les carrousels automatiques, eux, sont l'un des composants les moins efficaces en termes de clics : les données UX montrent que la majorité des utilisateurs ne voient que la première diapositive.
Auditer vos formulaires. Vérifiez que toutes les cases à cocher sont décochées par défaut. Assurez-vous que le bouton de refus est formulé de manière neutre, sans manipulation émotionnelle.
Ajouter des indicateurs de progression. Sur un catalogue ou un fil d'actualités, afficher le nombre total de résultats et la position actuelle de l'utilisateur lui permet de naviguer en conscience.
Ces changements ont un coût en développement, mais il est modeste comparé à une refonte complète imposée par une mise en conformité tardive. C'est un principe qui prend tout son sens dans la création d'un site web où chaque interaction est pensée dès la conception pour servir l'utilisateur, pas pour le retenir artificiellement.

Je serais malhonnête de prétendre que le scroll infini est toujours une mauvaise idée. Dans certains contextes précis, il remplit une fonction légitime.
Les réseaux sociaux en sont l'exemple le plus évident : l'utilisateur vient consommer du contenu sans objectif défini. Le scroll continu répond à cette attente, même si les régulateurs estiment que la frontière entre répondre à un besoin et créer une dépendance est franchie.
Pour un portfolio de photographe ou une galerie d'inspiration, le scroll infini peut créer une expérience immersive adaptée. L'utilisateur explore visuellement, et la pagination casserait le rythme de découverte.
Le problème n'est donc pas le mécanisme en lui-même, mais son application par défaut à des contextes où il ne sert pas l'utilisateur. Un catalogue de produits industriels n'a pas les mêmes besoins UX qu'un feed Instagram. Un outil de gestion interne encore moins.
Mon conseil : posez-vous une question simple avant de choisir un pattern de navigation. L'utilisateur vient-il avec un objectif précis ? Si oui, pagination. Si non, le scroll continu peut se justifier, à condition d'intégrer des mécanismes de contrôle (bouton pause, indicateur de position, limite de chargement).
Pour aller plus loin sur la manière dont vos outils internes peuvent être repensés avec cette logique, l'article Au-delà du tableau de bord Excel : pilotez vos ventes sans vous noyer aborde cette question sous l'angle de la prise de décision.

La tentation est forte de considérer ces évolutions réglementaires comme une contrainte de plus. C'est une erreur de perspective. Les entreprises qui ont anticipé le RGPD en 2018 plutôt que de le subir en ont tiré un avantage de confiance mesurable auprès de leurs clients.
La même dynamique est à l'oeuvre avec le design éthique. Un site qui respecte l'attention de ses visiteurs, qui propose des parcours clairs et des choix explicites, se différencie dans un environnement saturé de pop-ups agressifs et de mécanismes de rétention.
Concrètement, un audit UX de votre site actuel prend entre quelques heures et quelques jours selon la complexité. Il permet d'identifier les dark patterns hérités, les composants d'autoplay oubliés, les formulaires non conformes. Le coût de correction est marginal comparé au risque réputationnel ou juridique d'une non-conformité future.
Les signaux sont clairs. La Chine a déjà légiféré pour interdire le scroll infini aux mineurs en 2023. L'Europe suit la même trajectoire avec le DSA. Les États-Unis débattent de lois similaires au niveau fédéral. La direction est univoque.
Pour les dirigeants de TPE/PME, l'action prioritaire est simple : faites auditer l'expérience utilisateur de votre site web ou de votre application. Pas dans six mois. Pas quand la loi sera votée. Maintenant, pendant que le coût de mise en conformité reste un investissement raisonnable et non une urgence imposée.
Le design éthique n'est pas un sacrifice de performance. C'est une décision stratégique. Les sites qui respectent l'attention de leurs utilisateurs génèrent des interactions de meilleure qualité, des taux de rebond plus bas et des conversions plus qualifiées. La conformité et la performance ne s'opposent pas : elles convergent.
Votre site web a-t-il été conçu pour servir vos utilisateurs, ou pour les retenir ?

Sources : Designers Ethiques - Concevoir sans dark patterns Didaktic - Le scrolling infini : une économie de l'attention Les Enovateurs - Le scroll infini bientôt fini Digital Jouss - Le scroll infini : effet de mode ou vraie stratégie UX ?
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