L'IA sans cadre, c'est un procès en attente.

Copyright et IA : le risque juridique silencieux qui menace votre PME

Vos équipes utilisent l'IA générative au quotidien. Mais savez-vous si les contenus produits vous exposent à des poursuites pour violation de droits d'auteur ? Le flou juridique actuel n'est pas une protection, c'est une bombe à retardement.

Bureau désordonné: Travail capturé, désespoir
Par Sébastien Sturmel17 juillet 20269 min de lecture

Quand une PME utilise ChatGPT pour rédiger une fiche produit, Midjourney pour créer un visuel ou Copilot pour accélérer du code, elle s'appuie sur des modèles entraînés sur des milliards de contenus. Articles, photos, livres, musiques, lignes de code. Une partie significative de ces données d'entraînement est protégée par le droit d'auteur.

Et c'est là que le problème commence. Car la question de savoir si l'utilisation de ces contenus pour entraîner une IA est légale n'a toujours pas de réponse définitive. Les procès se multiplient aux États-Unis et en Europe. Le New York Times poursuit OpenAI. Getty Images attaque Stability AI. Des milliers d'auteurs et d'artistes ont engagé des actions collectives.

Pour un dirigeant de TPE ou de PME, ce débat juridique entre géants peut sembler lointain. Il ne l'est pas. Car la responsabilité ne s'arrête pas au fournisseur de l'outil. Elle peut remonter jusqu'à l'entreprise qui exploite commercialement le contenu généré. Et c'est précisément ce point que la majorité des PME sous-estiment.

Femme au bureau, ombre de juge menaçante


L'entraînement des IA sur des contenus protégés : pourquoi c'est un problème juridique

Pour produire un texte ou une image, un modèle d'IA générative a été nourri de données massives. Ce processus d'entraînement implique la copie, l'analyse et la transformation d'oeuvres existantes. Or, en droit français et européen, la reproduction d'une oeuvre protégée sans autorisation de l'auteur constitue une contrefaçon.

Il existe des exceptions, notamment l'exception de fouille de textes et de données (text and data mining) introduite par la directive européenne sur le droit d'auteur de 2019. Mais cette exception est encadrée : elle ne s'applique que si les titulaires de droits n'ont pas expressément réservé leurs droits, par exemple via un fichier robots.txt ou des conditions d'utilisation. De nombreux éditeurs, journaux et créateurs ont déjà activé ces réserves.

Le problème pour les entreprises d'IA, et par extension pour leurs utilisateurs, c'est que la frontière entre usage licite et contrefaçon reste floue. Les tribunaux n'ont pas encore tranché de manière uniforme. En France, comme le souligne Lefebvre Dalloz, les risques juridiques liés à l'IA générative touchent aussi bien la phase d'entraînement que la phase de production de contenu.

Concrètement, si un modèle restitue un passage reconnaissable d'un texte protégé, ou génère une image trop proche d'une oeuvre existante, l'utilisateur final peut être mis en cause. Le fait d'avoir utilisé un outil tiers ne constitue pas une exonération automatique.

L'homme dépassé par la paperasse déballée


Ce que risque concrètement votre PME

Le risque n'est pas théorique. Il se décompose en trois niveaux.

Le risque de contrefaçon directe. Si votre entreprise publie un contenu généré par IA qui reproduit, même partiellement, une oeuvre protégée, le titulaire des droits peut engager une action en contrefaçon. En droit français, les sanctions peuvent inclure des dommages-intérêts, le retrait du contenu et des poursuites pénales dans les cas les plus graves. Comme le rappelle BPI France, l'entrepreneur qui utilise l'IA dans un cadre commercial est responsable de ce qu'il publie, quel que soit l'outil utilisé pour le produire.

Le risque lié à la propriété intellectuelle de vos propres contenus. Un contenu généré par IA n'est pas automatiquement protégeable par le droit d'auteur. En France, la protection suppose une empreinte de la personnalité de l'auteur, ce qui est difficile à démontrer pour un texte ou une image produits par un algorithme sans intervention humaine significative. Vos fiches produits, vos visuels marketing, vos textes commerciaux générés par IA pourraient donc ne bénéficier d'aucune protection juridique. Un concurrent pourrait les réutiliser sans risque.

Le risque de perte de confiance et d'image. Au-delà du juridique, la publication de contenus générés par IA sans contrôle peut entraîner des erreurs factuelles, des plagiats involontaires ou des incohérences. Pour une PME dont la crédibilité repose sur la qualité de ses services, c'est un dommage réputationnel direct.

Dirigeant face à un lac gelé, incertain


Le flou juridique n'est pas un bouclier, c'est une zone de danger

Je constate régulièrement que certains dirigeants considèrent l'absence de jurisprudence claire comme une forme de permission implicite. C'est une erreur de raisonnement.

L'absence de décision de justice ne signifie pas que les pratiques actuelles sont légales. Cela signifie que les contentieux sont en cours et que les règles se précisent. Le cadre européen, notamment l'AI Act entré en vigueur en 2024, impose déjà des obligations de transparence aux fournisseurs de modèles d'IA générative, y compris la publication de résumés détaillés des données d'entraînement utilisées.

Pour les entreprises utilisatrices, la tendance est claire : la responsabilité va se renforcer, pas s'alléger. Les assurances responsabilité civile professionnelle ne couvrent pas systématiquement les litiges liés à l'utilisation d'IA. Il est donc prudent de vérifier ce point avec votre assureur.

Une nuance importante : à ce jour, les poursuites ciblent principalement les éditeurs de modèles d'IA (OpenAI, Stability AI, etc.) plutôt que les utilisateurs finaux. Pour une PME qui utilise ces outils sans modifier les modèles eux-mêmes, le risque de poursuites directes reste modéré à court terme. Mais ce risque augmente dès que l'utilisation devient commerciale, systématique et non supervisée. Ce phénomène d'utilisation non encadrée de l'IA dans les équipes est d'ailleurs documenté sous le terme de shadow AI, et ses implications dépassent le seul cadre du droit d'auteur.

Femme perdue dans le brouillard, chemin à trois voies


Cinq mesures concrètes pour protéger votre entreprise dès maintenant

Le risque zéro n'existe pas, mais une gestion rigoureuse permet de réduire considérablement l'exposition juridique de votre PME.

  • Documentez systématiquement l'utilisation de l'IA. Conservez une trace des prompts utilisés, des outils employés et des modifications humaines apportées aux contenus générés. En cas de litige, cette traçabilité est votre première ligne de défense.
  • Vérifiez les conditions d'utilisation de vos outils d'IA. Certains fournisseurs, comme OpenAI, incluent des clauses de transfert de propriété sur les contenus générés. D'autres non. Lisez les CGU avant de publier quoi que ce soit à des fins commerciales. Attention : ces clauses évoluent fréquemment.
  • Contrôlez les contenus avant publication. Un passage au crible anti-plagiat et une vérification humaine restent indispensables. L'IA est un outil de production, pas un outil de validation.
  • Formez vos équipes. Le risque principal vient de l'utilisation non encadrée par des collaborateurs qui ignorent les implications juridiques. Une sensibilisation interne, même courte, réduit significativement l'exposition. Comme le souligne Orange dans son analyse des risques juridiques de l'IA au travail, de nombreux salariés utilisent ces outils sans en informer leur hiérarchie.
  • Établissez une charte d'utilisation de l'IA. Ce document interne définit ce qui est autorisé, ce qui ne l'est pas, et les responsabilités de chacun. Il ne s'agit pas de bureaucratie inutile, mais d'un cadre clair qui protège l'entreprise et ses collaborateurs.

Mon conseil : commencez par un audit simple de vos usages actuels. Identifiez quels services utilisent l'IA, pour quels contenus, et avec quel niveau de supervision. C'est la base avant toute décision stratégique.

Homme alignant des cadres sur un mur de bureau


Les solutions sur mesure comme réponse structurelle au risque

S'appuyer uniquement sur des outils grand public comme ChatGPT ou Midjourney pour des usages commerciaux stratégiques, c'est accepter de dépendre d'une boîte noire dont vous ne maîtrisez ni les données d'entraînement, ni les évolutions contractuelles.

L'alternative existe : intégrer l'IA dans vos processus métier via des solutions construites sur mesure, où chaque brique technologique est choisie en connaissance de cause. Des modèles d'IA entraînés sur vos propres données, ou sur des jeux de données dont la provenance est documentée, réduisent le risque de contrefaçon à la source. C'est un principe qui prend tout son sens dans les projets d'Automatisation et IA, où chaque composant est sélectionné pour répondre à un besoin précis tout en respectant le cadre légal.

Pour autant, cette approche n'est pas adaptée à toutes les situations. Une PME qui utilise l'IA de manière ponctuelle pour de la rédaction interne n'a pas besoin d'un système sur mesure. Les cinq mesures décrites plus haut suffisent dans la majorité des cas. L'investissement dans une solution dédiée se justifie lorsque l'IA devient un élément central de votre chaîne de valeur : génération de contenus clients, automatisation de processus critiques, analyse de données sensibles.

Le sujet des droits d'auteur appliqués aux contenus générés par l'IA mérite d'ailleurs un approfondissement spécifique pour comprendre les mécanismes juridiques en jeu.

Femme assemblant un puzzle géant


Ce qui se joue dans les prochains mois

Le paysage juridique de l'IA évolue vite. Plusieurs procès majeurs en cours aux États-Unis pourraient créer des précédents applicables bien au-delà des frontières américaines. En Europe, les décrets d'application de l'AI Act vont progressivement clarifier les obligations des fournisseurs et des utilisateurs de systèmes d'IA.

La CNIL a déjà publié des recommandations sur l'utilisation de données personnelles dans les systèmes d'IA. D'autres régulateurs, notamment en matière de propriété intellectuelle, devraient suivre. Le cadre juridique se construit en temps réel, et les entreprises qui auront anticipé seront en position de force.

Le scraping de contenus protégés pour entraîner des modèles d'IA fait l'objet d'une attention croissante. Comme le détaille le cabinet Zwang & Siarnowski, les mécanismes de protection technique (opt-out, robots.txt, clauses contractuelles) se généralisent. Les éditeurs de contenus renforcent leurs défenses, et les plateformes d'IA sont contraintes de documenter leurs sources.

Pour une PME, la stratégie pragmatique consiste à ne pas attendre la prochaine décision de justice pour agir. Les mesures de précaution décrites dans cet article ne coûtent presque rien à mettre en place. Les ignorer, en revanche, pourrait coûter cher.

Le droit d'auteur à l'ère de l'IA n'est pas un sujet réservé aux juristes ou aux grandes entreprises. C'est un enjeu opérationnel pour toute structure qui intègre ces outils dans son activité quotidienne. La vraie question n'est pas de savoir si votre PME utilise l'IA, mais si elle l'utilise en connaissance de cause. Avez-vous vérifié ce que vos équipes génèrent, publient et commercialisent avec ces outils ?

Homme paré à l'orage, vue urbaine


Sources : Lefebvre Dalloz - Les risques juridiques liés à l'utilisation de l'IA générative BPI France Création - IA : enjeux juridiques pour les entrepreneurs Cabinet Zwang & Siarnowski - Protéger sa propriété intellectuelle face à l'IA et au scraping Orange - IA au travail : les risques juridiques qu'on prend sans le savoir

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